5 - Joseph Michelon évoque quelques souvenirs du Général Marius Guédin (15 août 1994)

Joseph Michelon, alias "Jo" dans la Résistance, évoque ici quelques souvenirs du maquis. Il nous parle en particulier de son chef immédiat, le capitaine Georges, chargé d'organiser les maquis en basse Corrèze. Celui-là même qui deviendra plus tard le Général Marius Guédin.
Ce texte a été publié en deux parties par le journal La Vie Corrézienne, à une date qui nous est inconnue. C'est d'ailleurs le titre de l'article et le "chapeau" rédigés par les journalistes de l'hebdomadaire qui vont précéder ici l'article de "Jo".
Précisons que Joseph Michelon, oncle du webmestre de ce site, est décédé à Dax le 3 mai 1998.

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Le Général Guédin : un grand soldat et un homme de cœur

A la mobilisation, le capitaine Marius Guédin commandait une compagnie du 60° régiment d'infanterie sur la Somme; les officiers étant décimés, il commanda un bataillon sur l'Oise puis ce qui restait du régiment sur la Loire, avant que l'Armistice ne le surprenne en Périgord. Affecté au 41° régiment d'infanterie à Brive, il rencontra Vaujour, puis Michelet.
A l'invasion de la zone sud, le 11 novembre 1942, l'armée fut dissoute et tous ses matériels regroupés et stockés. "Ce fut le moment idéal pour truquer les inventaires et faire disparaître les surplus", raconte Marius Guédin, qui avait réussi à détourner cinquante fusils-mitrailleurs, de très nombreux fusils et des dizaines de milliers de cartouches. Un équipement inespéré pour la Résistance que Marius Guédin fut chargé d'organiser. Chacun de ses hommes resta profondément marqué par ses qualités humaines et, le massacre de La Besse ayant été une douloureuse expérience, il mit sur pied les maquis de Xaintrie avec efficacité.

Le général Guédin s'est éteint voici 3 ans [22 mai 1993]. Joseph Michelon, "Jo" dans la Résistance, qui fut son agent de liaison, a recueilli les dernières réflexions du "capitaine Georges" et tenait à transmettre son message à tous les résistants corréziens. Voici son témoignage.

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Le temps de parole qui m'avait été promis par la municipalité de Brive le 15 août 1993, pour évoquer deux tranches de vie du général Guédin, lors du 50° anniversaire de la libération de la ville, ayant été en définitive annulé, j'écris à la Vie Corrézienne ce que j'avais l'intention de vous dire ce jour là.

J'ai été pendant des mois l'agent de liaison du capitaine Georges (futur général Guédin). Je l'ai connu dans son contexte familial, un peu (je me souviens d'une soirée merveilleuse passée à écouter Mme Guédin jouer remarquablement du piano), mais, bien entendu, c'est souvent sur le terrain que nous nous sommes rencontrés.

J'ai eu l’insigne honneur d'assister, pendant des semaines, aux réunions qui se tenaient le dimanche matin au café-restaurant Le Globe, auxquelles participaient Vaujour, Guédin, Merlat, les deux Thomas, le grand et le petit (uniquement une question de taille). On y parlait de ce qui s'était passé et les consignes étaient distribuées pour la semaine à venir. Une fois que Le Globe fut grillé, nous nous retrouvâmes, pendant quelques temps encore, à La Chope du Palais.

Bien sûr je ne limite pas la résistance aux quelques noms que je viens de citer, mais je pense qu'avec juste raison, Hervé et Georges tenaient à limiter le nombre de participants pour ne pas attirer l'attention.

J'ai rencontré trois hommes dans ma vie qui m'ont beaucoup marqué et que j'ai admirés. Par ordre chronologique, ce furent l'abbé Alvitre -qui m'avait fait faire ma première communion et que j'ai retrouvé, des années après, dans la résistance où l'on sait le travail remarquable qu'il a accompli- le capitaine Georges et, enfin, un formidable rédacteur en chef avec lequel j'ai débuté, après la guerre, dans la profession de journaliste. Ma préférence, toutefois, va au deuxième : de gamins, il a fait de nous des hommes.

J'en arrive donc à lui. Je ne vais pas vous parler du grand militaire, de l'homme de terrain, du meneur d'hommes exceptionnel. Tous ceux qui ont eu la chance de combattre sous ses ordres ont pu et ont su apprécier ces qualités. A travers deux faits qui se sont produits à quarante sept ans d'intervalle, je voudrais faire apparaître l'homme de cœur, vous montrer à quel point sa sensibilité était profonde.

Le premier se situe -je ne pense pas me tromper- dans la nuit du 8 au 9 juin 1944. Il y avait déjà eu des attaques très sérieuses et, si les pertes allemandes étaient beaucoup plus importantes que les nôtres, celles-ci n'étaient tout de même pas négligeables. Nous arrivâmes le soir vers 23 heures, en voiture, le capitaine Georges et moi, dans une localité corrézienne dont je tairai le nom. Il gara la voiture dans une petite rue et, en rasant les murs, nous fîmes un trajet de 3 à 4 minutes. Il frappa à une porte qui s'ouvrit très vite et nous fumes accueillis très amicalement par M. et Mme X. On nous convia à un dîner copieux et succulent (je crois que nous n'avions pratiquement rien mangé depuis un jour et demi), tout en nous disant que nous devrions nous contenter d'un lit pour deux dans la chambre d'amis. Le capitaine trouva cela parfait; moi, j'étais ravi : je n'avais pas dormi dans un lit depuis un bon moment.

Nous en étions au fromage, lorsque nous entendîmes taper à la porte, M. et Mme X allèrent voir et, après un conciliabule qui dura deux à trois minutes, ils revinrent atterrés. Georges dit : "Il faut que l'on s'en aille ?". Ils n'osaient pas lui répondre et, enfin, ils expliquèrent que c'était une délégation du conseil municipal qui était venue. Malgré nos précautions, on nous avait vu arriver et on venait demander notre départ immédiat. Je précise bien que M. et Mme X étaient de grands amis du capitaine, qu'ils ne portèrent aucune responsabilité en cette affaire et que je les ai retrouvés quelques mois après en Allemagne, M. X étant, tout comme moi, au 9° Zouaves.

Nous partîmes donc, nous glissant de nouveau le long des murs et, à coup sûr, observés par les yeux malveillants qui nous avaient vus à notre arrivée.

Nous roulâmes hors de la localité; puis le conducteur prit un chemin de terre et se gara derrière une ferme. Il me dit : "Viens, on va marcher un peu". Puis on s'assit sur le bord d'un fossé et il reprit la parole : "Tu vois, il y a plein de salauds qui ne nous aiment pas". Et, tout à coup, désarçonné par cette méchanceté, par les pertes maquisardes, mais aussi par un excès de fatigue, il posa ses bras sur ses genoux, sa tête sur ses bras et se mit à pleurer.

Cette douleur d'un aussi grand soldat me fit mal. Par timidité, je n'osais rien lui dire et je me disais : "Mais ce n'est pas possible qu'il craque, lui. Qu'est ce qu'on deviendrait sans lui ?".

Très vite, il se calma et nous allâmes nous coucher dans la voiture, lui derrière et moi devant. La nuit fut froide et nous nous réveillâmes transis. Tout de suite je vis que son moral avait repris le dessus, car il me dit en plaisantant : "Quand on est un jeune homme poli, on dit : Bonjour mon capitaine". Ce que je fis.

Nous étions en train de nous taper sur les épaules pour nous réchauffer, lorsque nous vîmes la fermière descendre l'escalier extérieur avec un grand bol de café au lait fumant dans chaque main qu'elle nous tendit sans dire un mot. Nous lui dîmes simplement : "Merci Madame". Mais comme l'a si bien chanté Brassens : "Et dans mon âme, il chauffe encore à la manière d'un grand soleil". Le capitaine m'a gratifié d'une claque dans le dos et s'exclama :"Et bien, tu vois qu'il y a des personnes sympathiques. Cela vaut la peine de continuer à se battre".

Et l'on continua puisque, en fin de matinée à La Grafouillère, dans les bois, je rencontrais le capitaine tenant un fusil-mitrailleur qu'il me tendit avec deux chargeurs en me demandant de tirer jusqu'à la dernière cartouche pour protéger le repli de nos jeunes de 17 à 18 ans; parmi eux, il y avait mon frère et, sur la route, la division Das Reich. Heureusement qu'elle n'a pas eu envie de se promener dans les bois.

Mes contacts avec mon chef furent ensuite très rapidement épisodiques puisque, en suivant, il me nomma chef adjoint de la 3° section de la première compagnie (Rémy) du bataillon As de Cœur et, 15 jours après, chef de la 2° section de la même compagnie. Il vint inspecter une fois ma section avant la prise de Brive. Enfin, je le revis deux fois, la première lors d'un repas qu'il vint prendre avec ma compagnie à Belfort, la seconde en me convoquant à son P.C. pour déchirer devant moi la demande de mutation pour l'Indochine que j'avais faite à la suite d'un différend profond -et injuste- avec l'un de mes supérieurs. Là il me dit : "Tu as commencé un travail ici et tu dois le terminer. Tu partiras en Indochine après, si tu en as envie". Il détruisit également ma seconde demande.

De nombreuses années passèrent. Mes obligations professionnelles, très prenantes, m'empêchaient de venir à Brive pour le 15 août. Mais, à l'âge de la retraite  et la nostalgie aidant, je décidai de revenir voir mes compagnons d'armes. J'eus le bonheur, en compagnie de mes grands amis Jugie et Trarieux, d'accueillir, place Thiers le général Guédin à sa descente de voiture. Je le retrouvais avec quel plaisir et, je n'exagère pas, à peine changé après presque quarante ans de séparation. Il avait su rester jeune.

Et, depuis, content de ces retrouvailles, j'ai eu la fidélité de ces rendez-vous et, de plus, je pris l'habitude de lui téléphoner plusieurs fois dans l'année pour prendre de ses nouvelles et bavarder avec lui. Cela dura quelques années.

J'en arrive au deuxième fait dont je vous parlais au début de cet article. Le 18 août 1991, de retour chez moi après ma déception de n'avoir pas vu le général le 15 août à Brive, je lui ai téléphoné. C'est là que je me suis aperçu de l'aggravation de son état de santé. Sa voix était faible et il ne comprenait rien de ce que je lui disais. Une idée me vint. Je criais dans le combiné : "Maquis corrézien". Et là, le miracle se produisit. Retrouvant d'un seul coup la voix de commandement du capitaine Georges, il me dit (ce sont ses paroles exactes que je reproduis fidèlement) :  "Monsieur, si en vous promenant sur les routes de Corrèze, vous rencontrez des maquisards, vous leur direz que le capitaine Georges les a aimés et que je les aime toujours... tous". Voilà, le message est passé.

Je le savais, mais sa fille dans son émouvante allocution du 15 août 1994, a bien souligné l'attachement qu'il avait pour "ses petits". Je me répète, mais il ne fut pas qu'un grand soldat, il fut un homme de cœur.

Finalement, pour moi, ce 15 août 1994 (auquel j'aurais tellement aimé qu'il participât avec son bon sourire et son langage fleuri) aura été très positif grâce aux contacts  que j'ai eu avec la fille du général que je n'avais pas vue depuis l'âge de 12 ans, mais aussi avec tous ses petits-enfants qui m'ont posé des questions et auxquels j'ai fait part de l'admiration que j'éprouvais pour leur grand-père. A voir l'intérêt qu'ils manifestèrent lors de cette discussion, nul doute qu'il y a une qualité certaine dans la descendance du général, et qu'elle œuvrera très certainement au mieux pour une grande France dans l'Europe... et la paix.

Un dernier mot pour saluer les vieux copains de la Résistance, en vrac : René Jugie (il faut t'accrocher mon cher Gao), Albert Uminski et son épouse (je pense souvent à tes parents, Albert), Jean Espinassouze, Guy Cramont, André Escuriol, Roger Trarieux, Jean Pouget, Malmartel, André Denis. Je salue la mémoire du général Duché, du caporal-chef Le Vengeur (dont la stèle est à Chanlat), de Lucien Rousset (Mimosa) et du commandant Rossion (Lemoine). Avec un souvenir amical à tous ceux avec lesquels j'ai été en relation au cours de missions, en Haute-Corrèze, en Dordogne, à Limoges et à Toulouse. Sans oublier Pierre Crucy.
Que ceux que j'ai omis de citer, et ils sont nombreux, me pardonnent.

Joseph MICHELON



 
"BONUS PHOTOGRAPHIQUE"

"Georges" dans la Résistance, voici celui qui plus tard allait devenir le général Marius Guédin
(Crédit photographique : Musée Edmond Michelet - Ville de Brive - cote RAs_27)    

Joseph Michelon, le narrateur, dit Jo, oncle du webmestre (Doc. familial JPC)

Le Globe, lieu de rencontre de Guédin et Vaujour avec leurs plus proches collaborateurs
de la Résistance (Cliché Henri Crouzette, Doc. AD19)

A la Chope du Palais, le bar-restaurant évoqué dans le texte
(à noter que le propriétaire n'a aucun rapport avec le webmestre du site)
(Col. Maryse Chabanier)









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